Russell Banks - Lointain souvenir de la peau

Russell Banks - Lointain Souvenir de la peauVoici un titre énigmatique de l'un des grands écrivains américains: Russell Banks.
Intrigue: le Kid, 21 ans, est sorti de prison il y a un et doit porter un bracelet électronique à la cheville pour 9 ans. Son crime, avoir été accroc au sexe virtuel depuis ses tous premiers émois et surtout avoir été naïf devant la proposition indécente d'une jeune adolescente, un piège online tendu par la police pour épingler les putatifs délinquants sexuels.
Depuis, il vit dans la rue avec son iguane  et en compagnies d'autres délinquans sexuels, sous le viaduc Claybourne qui relie le centre-ville de Calusa, Floride, à son luxueux front de mer.
Un jour, certain "Professeur", universitaire à la curiosité dévorante, sociologue atypique qui, dans le cadre de ses travaux sur les sans-abri en tous genres, approche le Kid pour s'instruire de son cas et, peu à peu, semble le prendre sous son aile.

Titre original: Lost Memory of Skin
Ma note: ma note
Ma critique:...

Voici un des titres les plus beaux et énigmatiques de la littérature moderne: "Lointain souvenir de la peau", traduction de toute beauté même si celle-ci ne reprend pas tout à fait l'énigme du livre dans sa langue originale ("Lost Memory of Skin": mémoire perdue de la peau) ni de son jeu de mot sur le mot "skin" qui fait également référence au porno (skin flicks, films de cul) et bien entendu à sa propre peau. Et c'est bien dont le livre traitre: l'attraction perdue (et forcée) pour la chaire pour le jeune héros, un addict au sexe numérique, et les premières incarnations et métiers, que le professeur a préféré oublier, et engloutir dans une tonne de nourriture.
Inspiré par des faits réels, Le livre raconte donc ce curieux récit sur cette outrancière transparence nord-américaine de savoir tout sur n'importe quel citoyen qui a commis un crime, ou qui a failli de le faire.

L'auteur Russell Banks, connu pour son attrait pour les petites gens et les laissés-pour-compte de la grande nation américaine, pousse l'allégorie a son paroxysme, comme Platon dans son mythe de la caverne. L'enchainé est ce jeune adulte, Le Kid, renfermé sur lui-même, que sa mère n'a pas éduqué et qui a passé son adolescence devant les écrans, à mater des sites de cul toute la journée. Il n'a jamais parlé à une fille de son âge, ou presque, a eu peu de copains et sa seule vision du monde a été par l'intermédiaire d'écrans, où la chaire fraîche facile est exposée. Et quand une jeune fille le relance par messagerie électronique, il tombe dans le piège de la tentation, et celui de la police. Puceau, à peine 20 ans, condamné et forcé à porter un bracelet électronique à la cheville pour 10 ans.
On découvre ainsi ce monde où le Kid doit s'exclure de lui-même, ne pouvant résider à moins de 800 mètres d'une école ou d'un parc mais avec l'obligation de rester dans le même comté. Et pire encore, sa photo, son nom et sa localisation sont clairement indiqués sur le "National Sex Offender Registry", que tout le monde peut consulter sur Internet. Comme tous les autres délinquants, il est difficile d'avoir un travail, et encore moins un vrai domicile, surtout dans ce comté où les parcs et écoles pullulent: le jeune vit donc sous les ponts, sous ce fameux pont autoroute qui relie toutes les îles de Miami à Key West, dans la ville de Calusa (ville imaginaire créé par l'auteur, une sorte de Miami et de Key Largo, avec ses plages de luxe, son marais salin, son autoroute et son aéroport).

La première partie du livre raconte donc le quotidien du jeune homme, avec de fil en aiguille des indices sur son passé onaniste, mais sans savoir précisément quel crime il a été coupable. Vue la présentation sympathique de ce personnage naïf, l'auteur nous indique clairement que son jeune héros est une plus une victime de la société qu'un véritable délinquant. On découvre donc son quotidien, et son fameux copain Iggy, un énorme iguane de 12 kilos.
L'arrivée du professeur vient pimenter son quotidien. Aussi intelligent qu'obèse, ce tempétueux professeur d'université en sociologie veut étudier la vie de ces délinquants sans-abris et vient bouleverser ce petit monde, de leurs petits habitudes et cette crainte de ce monde extérieur qui les a répudiés à tout jamais. Les 2 héros se lie d'amitiés et on essaye de comprendre cet énorme personnage, cette intelligence hors norme qui vient se perdre dans son trou à rat. On a un peu de mal à comprendre le mystère qui entoure ce professeur, au mystérieux passé, et on ne sait, à la fin du livre, ce qu'est la réalité de son mensonge. On s'amuse du contraste et des paradoxes entre les 2 personnages: entre l'obèse calculateur et le jeune chétif naïf, ces 2 êtres qui semblent privés de rédemption, du droit à l'oubli et de la difficulté de se faire une seconde peau, masquant des plaies qu'ils ne pourront jamais caché à leurs semblables.

L'auteur nous mène en bateau jusqu'au bout, sur les mystères autour des 2 héros, avec un rythme jovial et bon enfant, voire désinvolte: c'est une fable, une allégorie sur cette Amérique à la fois pudibonde et hypersexuée, en totale perte de repères. D'intéressantes réflexions sur leurs situations, d'autres un peu plus farfelues comme celles en page 164 où l'auteur prétend que l'apparition des délinquants sexuels n'est que très récent dans notre histoire, signes d'une perte de sens au plus profond de notre ADN. Quoiqu'il en soit, ces différentes réflexions ont toute cette étincelle de vérité venant déchirer le voile de la bonne conscience collective. Les valeurs de la société flirtent de trop près avec la luxure et le stupre mercantile et l'auteur montre bien les effets néfastes de certaines lois et des dérives faussement transparentes de la société américaine, qui en devienne injuste et invivable, même si c'est un mal pour un plus grand bien.

Références

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://www.atoma.org/atopia-v3/index.php?trackback/709

Fil des commentaires de ce billet